On dit souvent qu’une femme est la vitrine de son mari. Avoir une belle pépé à son bras veut dire qu’on est riche et qu’on a une grosse queue. A voir la tronche de mon épouse, je me demande bien quelle image les autres ont de moi. Ils doivent bien se foutre de ma gueule dans mon dos et ça, ça me fout en rogne. Aussi, pour me calmer, pour me soulager, je la trompe. Le plus souvent possible. Avec le plus grand nombre de femmes possible. Avec les plus belles femmes possible. Et je dois dire que je me débrouille plutôt pas trop mal.
Ce matin, je suis allé sur les boulevards extérieurs – pendant mes heures de travail, bien entendu – pour évaluer la qualité du nouvel arrivage de putes de l’Est que le Gros Tony et son gang vient d’importer en ville. Que du bon ! Et me voici à dix heures du mat’, dans une Mercedes volée flambant neuve garée le long du trottoir, à deux doigts de me faire sucer par une ravissante brunette au corps de folie. Elle me fait triquer grave avec son petit corps décharné et sa moue mutine qui semble dire : « Je suis prête à faire tout ce que tu voudras en échange d’une boîte de raviolis, même périmée. » Ouais, franchement, elle me plaît. Je vais sortir mon anglais des grands jours pour entamer la conversation :
- So, where you from ?
- Kosovo.
- Kosovo ? … Kosovo quoi ? … Kosovo ma bite dans ta bouche ? Si c’est ça que tu veux, t’auras pas à le demander deux fois. Allez, fais pas ta farouche, mets-la dans ta bouche !
La mignonne ne se fait pas prier et se met aussitôt au travail. Sa langue experte, à la fois délicate et légèrement râpeuse, dessine sur mon gland de grands huit qui me font rougir de plaisir.
TOC ! TOC ! TOC !
Qu’est-ce que c’est ? Oh, oui, c’est bon, continue…
TOC ! TOC ! TOC !
Merde ! Quelqu’un frappe à la vitre. C’est un collègue, un îlotier. Je baisse la vitre.
- Dis, l’oiseau, qu’il me fait, tu veux que je te coffre pour racolage et exhibitionnisme ou quoi ? Il est dix heures et quart du matin et tu te fais sucer dans une caisse, en pleine rue et à moins de deux cents mètres d’un collège ! Ça va pas bien dans ta tête ou quoi ?
- On se calme, l’ami, je suis de la maison, dis-je en lui sortant ma plaque.
- Ah ben, ça change tout… Excusez-moi, inspecteur Roland, je vous avais pas reconnu de dos. Vraiment, je suis confus…
- Non, voyons, pas la peine de t’excuser. Une erreur est si vite arrivée…
- Et qu’est-ce que vous faites dans le quartier, inspecteur Roland ?
- Eh bien, comme tu le vois, je suis en train d’essayer une des nouvelles puputes de l’Est du Gros Tony.
- Ah ouais ? Génial ! Et elles sont bonnes ?
- Au poil ! D’ailleurs, si tu permets, j’aimerais bien terminer en paix…
- Ah oui, excusez-moi. Bon, ben, bonne journée, inspecteur Roland. Au plaisir !
- Oui, c’est ça, au plaisir.
Ouf ! Enfin seul. Reprenons la conversation :
- So, what’s your name ?
- Olga.
- Great ! Keep sucking, Olga. Keep sucking…
Elle est divine, cette petite. Rarement ai-je eu droit à tant de virtuosité dans l’art délicat du taillage de pipe.
BILOUDI ! BILOUDI ! BILOUDA !
Quoi encore ?
BILOUDI ! BILOUDI ! BILOUDA !
Fais chier : c’est mon portable. Double fais chier : c’est ma femme. A contrecœur, je décroche :
- Oui, allô, j’écoute.
- Roland-chéri ? C’est ton petit sucre d’orge adoré.
- Qui ça ?
- Mais voyons, Roland, c’est moi, Valérie, ta femme !
- Ah ! … OK… Qu’est-ce que tu veux ?
J’adore la faire marcher.
- Rien de particulier, reprend-elle, je voulais juste te dire que je t’aimais.
- C’est bon, ça ! Continue comme ça.
- Merci, c’est gentil. Tu ne peux pas t’imaginer comme tu me manques quand tu n’es pas là.
- Oh, oui, c’est bon, continue !
- Tous les matins, je remercie le ciel de t’avoir rencontré.
- Oui, c’est bon ! Je sens que je viens.
- Tu es une véritable bénédiction, un cadeau tombé du ciel.
- Oh, oui ! Oh, oui ! Oh, oui !
- Même maman t’adore, tu sais. Et elle est difficile !
- Yes ! Yes ! Yes ! Yes ! Yeeesssssssss !
- Eh bien, mon petit Roland-ninounet-chéri, je ne savais pas que maman te faisait autant d’effet !
- Oh, putain ! Quel pied ! Ça fait du bien !
- Puisque c’est comme ça, je vais l’inviter ce soir à dîner pour te faire plaisir.
- Thanks, girl, that was great !
- Je suis sûre que ça fera très plaisir à maman également.
- Ta mère ? … Quoi, ta mère ?
- Eh bien, maman… je comptais l’inviter ce soir à dîner pour te faire plaisir.
- Ouais, ben, on verra… J’ai du boulot. Salut !
Et je raccroche. Putain qu’elle est conne ! Et c’est rien de le dire.
BILOUDI ! BILOUDI ! BILOUDA !
Qu’est-ce qu’elle me veut encore ? C’est pas bientôt fini ?
BILOUDI ! BILOUDI ! BILOUDA !
Je décroche :
- Quoi encore ? Elle est pas jouasse, ta mère ?
- Mais enfin, Roland, je vous en prie ! Un peu de tenue, tout de même…
Mince, c’est pas ma conne de femme, c’est mon con de supérieur hiérarchique, le commissaire Raymond Bot. Ils sont tout aussi détestables l’un que l’autre mais à lui je dois un minimum de respect. Parce que si je veux un jour avoir une augmentation, j’ai intérêt à l’avoir à la bonne.
- Excusez-moi, chef, je croyais que c’était ma femme au bout du fil…
- Ah, mon petit Roland, je vous comprends… Moi aussi, j’ai parfois des conversations assez houleuses avec ma femme, si vous voyez ce que je veux dire…
- Ouais, je vois très bien.
- Enfin, mon petit Roland, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer !
- C’est pas vrai ! Vous avez décidé de m’augmenter ?
- Non, Roland, mieux que ça.
- Les collègues viennent de réaliser une saisie record de stupéfiants et vous avez détourné une dizaine de kilos de schnouf pour qu’on fasse la fête entre nous ?
- … Parfois, vous me faites peur… Non, Roland, mieux que ça.
- Vous avez enfin décidé de prendre votre retraite et nous voilà délivré de votre joug tyrannique ?
- Faites attention à ce que vous dites, mon petit Roland, faites bien attention. Non, c’est encore mieux que ça. Je vous attends au poste dans dix minutes pour vous faire la surprise. A tout de suite !
Je remballe en vitesse mon service trois pièces dans mon falzar, j’embrasse la charmante Olga sur le front et je file au poste. Là-bas, je retrouve Raymond Bot, tout sourire, à côté d’un jeune gringalet binoclard à l’air niais.
- C’est quoi ça ? fais-je en pointant du doigt l’avorton.
- Ça, mon petit Roland, c’est votre surprise. Votre nouvel équipier : Rémi Froissart !
- Mon quoi ? Mais vous plaisantez !
- Rhô ! Mais ne cachez pas votre joie, Roland ! Et venez plutôt serrer la main de Rémi.
- Mais, commissaire, vous savez très bien que je travaille toujours en solo ! Je n’aime pas avoir d’équipier. Pourquoi pas m’affecter un chien policier pendant que vous y êtes ! Nan, vraiment, ça va pas être possible… Et puis regardez donc la gueule qu’il a ! Il a des pustules partout et il a l’air tout con, tout pédé ! Voyez, c’est bien ce que je disais, il vient de me reluquer le cul !
- Vous lui avez reluqué le cul, Rémi ?
- Non, commissaire, je n’ai rien reluqué du tout.
- Promis ?
- Promis, commissaire.
- Voyez, Roland, le petit vient de le promettre, il n’a rien reluqué du tout. Alors, arrêtez de faire l’enfant cinq minutes et écoutez ce que j’ai à vous dire… Voilà, Rémi sort tout juste de l’école de police et comme de bien entendu, il croit tout savoir mais ne connaît rien des réalités du terrain. Je compte donc sur vous pour lui apprendre les ficelles du métier. C’est compris, Roland ?
- J’ai le choix ?
- Non, c’est un ordre. Et pour votre première sortie en équipe, vous allez vous rendre au numéro seize de la rue du mouton à cinq pattes pour faire les constatations d’usage sur une affaire de suicide. Allez, c’est parti !
Sur place, on est accueilli par une équipe de pompiers et le voisin du dessous qui a alerté les secours. Gustave Pawlowski, soixante-quatorze ans, cheminot à la retraite, lisait paisiblement l’Humanité au milieu de son séjour lorsqu’il sentit des gouttes d’un liquide froid et nauséabond lui tomber sur le crâne. Levant les yeux au ciel, il constata qu’une tache d’humidité noirâtre s’était formée au beau milieu de son plafond. Redoutant un dégât des eaux, il retira ses charentaises, enfila sa paire de Méphisto en cuir marron et monta frapper à la porte de Jean-Claude Millet, son voisin du dessus de trente ans son cadet. N’obtenant point de réponse et craignant que son voisin n’ait fait un malaise, il redescendit dans son appartement et composa le dix-huit. Dix minutes plus tard, une escouade de quatre pompiers, la poitrine bombée et le sourire éclatant, déboula devant sa porte. N’obtenant pas plus de réponse que Monsieur Pawlowski en frappant à la porte de Monsieur Millet, les soldats du feu décidèrent de monter à l’étage supérieur et prirent l’initiative de descendre en rappel depuis la fenêtre de la cuisine de Madame Gonzalez afin de pénétrer dans l’appartement de Monsieur Millet. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur qu’ils découvrirent la triste vérité. Jean-Claude Millet, enfermé à double tour dans son appartement, s’était pendu au lustre de son salon. Son cadavre, dans un état de décomposition avancé, laissait échapper un liquide sombre qui, après avoir imprégné le tapis persan, avait pénétré à travers le plancher et la structure même de l’immeuble pour former à l’étage du dessous une tache d’humidité sur le plafond du séjour de Monsieur Pawlowski. Et ce furent des gouttes de ce funeste liquide qui vinrent s’écraser sur le crâne dégarni de l’infortuné retraité.
- Pouah ! Mais c’est répugnant ! lance Rémi en entrant dans l’appartement.
En effet, l’odeur est quasi insoutenable. Mais je ne dois pas montrer ma gêne au gamin. Je dois faire le fier, je dois l’impressionner.
- Et encore, ce n’est rien ! Je me souviens d’une fois où j’ai pénétré chez un dingue qui s’amusait à clouer des chats morts aux murs de son appartement et à les laisser sécher. Il devait bien y en avoir deux cents. Je te raconte pas l’odeur…
- C’est donc le liquide issu de la décomposition du cadavre qui a traversé le plancher et qui est tombé sur le voisin du dessous…
- Voilà, c’est le jus du pendu !
- Et Monsieur Pawlowski est au courant ?
- Non ! Bien sûr que non ! Les pompiers ont l’habitude de gérer ce genre de situation. Ils ont dû raconter un bobard du genre : « il a succombé à un arrêt cardiaque alors qu’il était en train de faire sa vaisselle et l’eau qui a traversé provient de l’évier ». Enfin, ce genre de conneries… Bon, passons à l’examen du corps… Oui, c’est bien ce que le commissaire pensait, c’est une banale pendaison. Probablement par dépit amoureux ou bien les suites d’une déprime liée au chômage…
Le gamin furète un peu partout dans la pièce, s’agenouille, ramasse deux ou trois trucs, se relève, s’approche du corps, l’inspecte de près, se gratte la tête puis m’interpelle :
- Eh, Roland ! Venez voir…
- Monsieur Roland.
- Quoi ?
- Quand tu t’adresses à moi, tu ne dis pas « Roland » mais « Monsieur Roland ».
- Ben pourquoi ?
- Parce que j’en ai décidé ainsi. C’est tout. Reprenons.
- … OK… Je disais donc : « Venez voir ! »
- Monsieur Roland.
- Hein ?
- Venez voir, Monsieur Roland. S’il vous plaît. Allez, répète après moi.
- … Euh, d’accord… Eh ! M’sieur Roland, venez voir, s’il vous plaît.
C’est pas encore ça mais c’est déjà pas mal. J’adore faire chier les gens.
- Voir quoi ?
- Ça ! dit-il en ouvrant la main et en dévoilant deux douilles de calibre dix-huit. Je les ai trouvées par terre, près de la fenêtre. Et si vous regardez attentivement le corps, vous remarquerez deux impacts de balle, au niveau de la poitrine. Il est plutôt rare qu’un pendu se tire deux balles en pleine poitrine, vous ne trouvez pas ?
Je ne dis rien. Devant mon silence, il continue :
- Et vous n’avez pas remarqué ? Les meubles sont sens dessus dessous, comme si on s’était bagarré ! Et puis il y a aussi la tache de sang sur le tapis, là-bas ! Non, vraiment, ce n’est pas un suicide : c’est un meurtre ! Voilà ce que je pense : une ou plusieurs personnes sont entrées ici, se sont battues avec Monsieur Millet, l’ont abattu froidement de deux balles en pleine poitrine près de la fenêtre puis ont tenté de maquiller le crime en le pendant au lustre avant de quitter l’appartement en le fermant à double tour. Ça sent le règlement de compte à plein nez !
- Et voilà ce que moi je pense : tes gentils gangsters nous ont livré sur un plateau en argent une version très commode et bien propre sur elle qui va nous éviter des mois d’enquête infructueuse et des jours de paperasserie fastidieuse. Alors tu vas me faire plaisir : tu vas me donner les deux douilles que tu as dans la main, tu vas oublier leur existence et tu vas me rédiger un bon petit rapport mettant en avant la thèse du suicide. Compris ?
- Mais, M’sieur Roland, et le meurtrier ? On le laisse courir ?
- Le meurtrier ? Quel meurtrier ? Puisque je te dis que c’est un suicide…
- Et les douilles ?
- Quelles douilles ? Y’a pas de douilles ! … Ecoute-moi bien, gamin, si tu crois qu’une année d’élection, le maire et le commissaire ont envie que la populace sache que l’on commet des meurtres dans leur ville, eh bien, tu te trompes lourdement.
- Alors empêchons ces meurtres ! Arrêtons les méchants !
- Mais tu te crois où, gamin ? Dans une bédé à deux balles ? Tu crois que c’est si facile que ça de lutter contre le crime organisé ? Et sans moyens en plus ? Bon ! Alors tu fais comme tout le monde : tu fermes ta gueule, tu accrédites la thèse du suicide et pour une fois tu remercies les truands de s’être donné la peine de maquiller un peu la scène. D’accord ?
- Mais…
- Chut !
- Euh…
- Chut ! Bon, pour ta peine, tu vas décrocher le macchab’ et le glisser dans ce sac en plastique. Exécution !
Nan mais c’est vrai quoi ! Merde, à la fin ! Il fait chier, ce gosse ! Il m’a gâché ma journée avec ses grandes idées à la con.
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